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Suivez Jacline. Noël en cargo
Partie sur un cargo yougoslave - le M/V Solin - avec un équipage de 63 marins et 626 containers de chargement, principalement de papier équivalent à 1 089 720 livres, j'avais pensé que ce voyage, après quelques expéditions mouvementées, serait pour moi un repos bien mérité. Pouvais-je présumer que la guerre du Golfe qui se déclarait alors que je traversais l'Atlantique aurait des répercussions jusque sur le pont de mon cargo! Il était pourtant énorme, près à affronter tous les temps avec ses 16 794 tonnes brutes, même l'entonnoir où les vents se disputent au confluent de l'Atlantique et de la Méditerranée? Mais voilà que tout le chargement de retour qu'on devait ramasser au cours de nos escales est retardé par les événements; il ne se chiffre plus qu'à 280 containers, soit une perte de 602 303 livres qui nous fera danser la gigue
en cette veille de Noël.
Des mouettes égarées virevoltaient
autour du Solin comme une poignée d'accents circonflexes
blancs jetés dans la tempête. Au loin, sur un fond
gris, se profilaient les silhouettes de bateaux abandonnés. Inlassablement, les vagues venaient fouetter
les flancs du cargo. Il piquait du nez, remontait péniblement
et inlassablement, recommençait son manège. Comme
pour rendre sa tâche plus pénible, le ciel s'était
allié avec la mer et la brume nous encerclait. Mais nous
tenions bon! Ce fut la bataille contre les éléments
tout au long de la journée. Nous étions les seuls
à avoir résisté à cette furie et aux
caprices du vent. Fatigué sans doute, l'océan s'était
enfin adouci et le ciel avait, paresseusement, repris quelques
couleurs; le rose lui était monté aux joues. Le
vent ne hurlait plus. Quelques mouettes curieuses venaient constater
les dégâts et trouvaient dans une bouée un
refuge pour la nuit. Le drapeau avait quelques déchirures
mais restait digne. Il était 17H00 et nous étions
le 24 décembre. Un matelot, épuisé, sifflait
un air de son pays dont les échos se perdaient dans le calme
retrouvé.
En remontant dans ma cabine je trouvai le poinsettia sorti de son pot, les rideaux trempés par le hublot entr'ouvert et mon réveil matin ne marquait plus les heures. Depuis plus d'un mois, le bruit des moteurs et le ron-ron des machines avait remplacé le tic-tac des horloges de ma maison mais le lendemain matin, je fus réveillé . par le silence. Tout s'était tu! Le cargo s'était immobilisé. Je grelottais. La vitre du hublot était couverte de givre. Qu'était-il arrivé? Le spectacle que m'offrit le coin que j'avais réussi à déglacer était féerique. Une étendue blanche, irréelle, lunaire. J'enfilai mon manteau et les pieds nus dans mes grosses bottes, je grimpai sur le upper-deck oubliant que c'était Noël.
me cria un officier. Joyeux Noël répondis-je. Cet homme était descendu, attaché à un câble et marchait sur cette mer figée. D'autres marins s'étaient joints à lui et chacun examinait la situation. Il avait neigé toute la nuit. Je fis un bonhomme de neige et récitai quelques Ave en y mettant ma confiance et mon cur d'enfant. Soudain, dans un râle puissant, les moteurs s'agitèrent et mon bonhomme de neige en perdit la tête. Après des efforts répétés, le Solin réussit à se créer un passage, laissant des traces de peinture rouge dans le sillon d'une eau bleutée. Nous étions sortis de notre prison de glace. Nous étions sauvés. La cloche, avec beaucoup de retard, annonça le dîner. J'entrai dans la salle à dîner. Comme çà sentait bon! Davor, le stewart, avait humecté la nappe afin que les plats ne glissent pas ni ne se renversent sur mes vêtements. C'est en choeur, avec des rires, la bonne humeur retrouvée, que tous m'accueillirent. Personne ne portait son habit du dimanche mais tous avaient le cur à la fête. Les Stretan Bozic fusaient de toute part. Après un toast bien étoffé, des Stretan Bozic répétés,
ou potage clair aux betteraves
Carré d'agneau
Fritules, petits beignets parfumés
Je connus un Noël qui restera à
jamais gravé dans mes souvenirs. Après tant de péripéties,
on n'avait pas eu le temps de redresser le sapin. Quelques guirlandes
étaient manquantes, quelques cannes de bonbons restaient encore
accrochées aux branches, l'ange avait perdu une aile mais
les boules en papier aluminium marquaient l'effort déployé
en secret pour enjoliver cet arbre, un sapin acheté au départ à
l'escale de Nouvelle-Ecosse avant de prendre la mer. Jamais
sapin ne fut si beau ni surprise plus agréable. Une larme
vint s'échouer sur la boucle de mon cadeau. J'avais, sans
m'en douter, rencontré le Père Noël, l'aumonier
qui était monté à bord au départ de
Montréal pour, selon l'habitude, bénir l'équipage
et apporter les cadeaux. Vous êtes bien frêle, m'avait-il
dit, pour entreprendre un tel voyage. Je m'étais agenouillée
sur le pont et avais reçu, comme le veut la coutume, sa
bénédiction. Donc, ce midi de Noël, les voeux
échangés, je reçus une boîte préparée
par les bénévoles qui oeuvrent à travers
le monde et préparent, chaque année, des gâteries
pour les marins, loin de leur famille, loin de leur pays.
Ma boîte contenait une tuque, des mitaines, des bas de laine, de la pâte dentifrice, un stylo, un calendrier, un carnet de notes - et, le Père Noël ayant sûrement avisé ses lutins d'une présence féminine à bord du cargo avait ajouté - un miroir, un peigne rose et un petit collier en perles de bois fabriqué par une fillette de onze ans. Je compris combien j'étais privilégiée. Je refermai ma boîte aux trésors réalisant que le bonheur réside souvent dans de toutes petites choses et que la vie ne tient que par un fil . la mienne fut retenue par un noeud marin!.
Voilà le récit de ce Noël
en mer. Que le vôtre soit joyeux et que l'année vous
soit bonne.
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![]() ©Copyright MSCOMM 1996 – 2009. Michèle Serre, Éditeur
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